Édition originale en LP Barclay 8 16729-2/4
(FRANCE, Septembre 1972)

En 1972, les finitions de son premier film d'auteur, "Franz", la préparation de son deuxième, "Le Far-West", ses tournages avec d'autres réalisateurs, ont carrément fermé la porte à la veine chansonnière. Mais un contrat existe, avec Barclay, qu'il faut respecter. Jacques propose (ou accepte?) le réenregistrement de certains de ses titres de chez Philips. Il n'est pas mécontent de démontrer qu'avec la technique de Hoche, ce sera meilleur. Barclay, pour sa part, est ravi d'ajouter à son catalogue "Ne Me Quitte Pas", qui lui manquait. Peut-être est-il convenu aussi d'utiliser des sonorités nouvelles, plus proches de celles qui attirent les jeunes, à une époque où les Beatles eux-mêmes commencent à être démodés. Brel fait son choix, et les onze titres retenus sont enregistrés, du 12 au 27 Juin 1972 par Claude Achellé (donc pas par Lehner), avec un François Rauber pas très convaincu de la nécessité de l'opération: «Quand un enfant est né, il est né; on ne le remet pas au monde X années après.» Il est dificile de ne pas abonder dans son sens, quand on découvre les nouveaux arrangements de "Les Biches", "Le Moribond", "Je Ne Sais Pas". Des instruments "dans le vent" y cassent le climat initial et tournent des arabesques au milieu desquelles les thèmes risquent la noyade. L'interpétation de Brel est plus contrôlée, plus installée, frôlant, parfois, l'académisme, la démonstration. L'album sort en Septembre 1972. La pochette comporte trois erreurs: la date d'enregistrement (Juillet), Rauber orthographié Raubert, Mareike au lieu de Marieke.

A1. NE ME QUITTE PAS (enregistré le 20 Juin)
Les ondes Martenot qui jouaient l'introduction de l'original
ont disparu, remplacées par le piano de Gérard Jouannest. Les cordes,
lointaines, ne démarrent que sur «Je t'inventerai des mots insensés». Après le
dernier «ne me quitte pas», le trémolo du piano est monté en très gros plan,
plus présent que la voix de Brel.
A2. MARIEKE (enregistré le 12 Juin)
Sous les
refrains en flamand, on n'entend plus d'accordéon. Il est remplacé par
de vastes envolées de cordes. Sur
la fin, tout l'orchestre éclate en un superbe carillon à trois temps, décuplé
par la stéréo.
A3. ON
N'OUBLIE RIEN (enregistré le 12 Juin)
Dans
l'orchestration originale, l'accordéon dominait, avec une très belle ligne
mélodique. Il est supprimé. L'ambiance de bastringue, de style Opéra de quat'sous, n'est plus évoquée
que par un banjo et des cymbales. Le temps pris par Brel entre «on s'habitue» et «c'est tout» est
particulièrement mis en valeur, dans un silence de l'orchestre et une forte réverbération
sur la voix. La fin s'arrête net sur cet effet, comme le sera, plus tard, celle de Mai 40, après le mot «silence».
A4. LES FLAMANDES (enregistré le 12 Juin)
Accentuée par les timbales, la gaieté un peu folle de
l'original s'est alourdie, mais, comme chante Brel: «si elles dansent c'est
parce qu'elles ont cent ans.» L'accordéon a disparu des séquences évoquant les "trente ans".
A5. LES PRÉNOMS DE PARIS (enregistré le 12 Juin)
C'est moins léger que l'original, moins lumineux, de cette
lumière qu'amenaient en scène les vedettes de l'âge d'or du music-hall, rien
que par leur sourire.
A6. QUAND ON N'A QUE L'AMOUR (enregistré le 27 Juin)
On sait que la guitare de Jacques préludait et accompagnait
seule les premières mesures: c'était un joli rappel de ses débuts, dans les
cabarets de Paris. Elle est
remplacée par le piano. Sur la fin, les cordes, dans le lointain, jouent comme
un double concerto.
B1. LES BICHES (enregistré le 23 Juin)
La coloration d'ensemble évoque le style country, avec une guitare douze cordes et une guitare basse électrique. La batterie alterne binaire et ternaire. Une harpe et deux flûtes, en mi et en sol, s'immiscent dans une grande complexité d'effets rythmiques. Brel ne s'y est pas incorporé facilement: pour une fois, il a fallu faire plusieurs prises. De toute façon, il a adopté un ton plus acerbe que dans l'original qui était tout charme et moins ouvertement "misogyne": les biches s'y laissaient volontiers capter.
B2. LE PROCHAIN AMOUR (enregistré le 23 Juin)
L'orchestration de l'original témoignait d'une jolie tendresse, avec une formation un peu réduite. Ici, l'orchestre au grand complet s'envole dans le lyrisme. Au début, les cordes utilisent des graves veloutés. Un peu avant la fin, un violon solo s'accroche à la voix de Brel, part également du grave pour terminer, en gros plan, dans un aigu frémissant.
B3. LE MORIBOND (enregistré le 20 Juin)
Dans l'original, une guitare sèche donnait le rythme et une trompette soulignait les refrains. Chaque personnage était doublé par un instrument particulier: l'Émile par le hautbois, le curé par un violon, Antoine par le piccolo, la femme par les cordes. Seules, ici, les cordes ont été conservées, sur un tempo de tango. Deux guitares électriques dominent, jouant en tierce. Les rapports entre l'orchestre (comportant aussi harpe et flûtes) et la voix ne sont pas évidents: on se demande souvent s'ils interprètent le même morceau. Tout le monde joue presque tout le temps: la voix de Brel est parfois couverte sur «on s'amuse comme des fous».
B4. LA VALSE À MILLE TEMPS (enregistré le 27 Juin)
Au départ, le rythme est beaucoup plus lent que dans l'original. Deux accordéons (Marcel Azzola et Gilbert Roussel), au lieu d'un, arrivent, comme par le passé, sur le premier refrain. L'orchestre prend de plus en plus de puissance et de rapidité. La stéréo accentue le match entre les accordéons. La fin, tonitruante, rappelle le carillon de "Marieke". La voix de Brel s'y noie: c'est plus convaincant que le shunt de l'original.
B5. JE NE SAIS PAS (enregistré le 12 Juin)
Avec seulement guitare sèche et harpe illustrant le début, le premier arrangement décuplait l'emotion émanant des paroles. L'ensemble était bouleversant. Ici, comme pour "Les Biches" et "Le Moribond", on cède aux deux guitares électriques et à la guitare basse qui, dans l'univers de Brel, paraît fort incongrue. Au lointain, un trombone rappelle le climat déchirant du disque original.
(in "Brel", de France Brel et Andre Sallée, 1988)